Un chef de village qui sauve la vie des enfants !

Jeune fille dans l'ex province du Katanga, RDCDans ce premier blog, je vous emmène dans mon travail d’administrateur de la communication au développement à Kalemie, au Sud-Est de la RDC. A Kakera, j’ai rencontré Marcel Ngandwe, chef de village et allié de la lutte contre le paludisme. Ensemble, nous avons mené une vraie bataille d’information et de changement des comportements pour sauver la vie des jeunes enfants.

Kasenga, village de gravillons et de moustiques

A 37 kilomètres du lac Tanganyika, dans le territoire de Moba, se trouve Kasenga, village montagneux réputé pour ses gravillons. Cette cité de travailleurs agricoles regorge aussi de moustiques anophèles. Ceux-ci transmettent le paludisme, la maladie dont les enfants de la zone souffrent plus que toute autre, surtout en mars-avril  de chaque année.

Un chef de village pas comme les autres

Le chef du village me raconte : « Je m’appelle Marcel Ngandwe. Je suis le huitième chef du village, ici à Kakera dans le groupement chefferie de Manda. », il sourit plus facilement qu’il ne parle. Il ne connait pas son âge, qui doit tourner autour de 62 ans. Il a eu huit enfants, malheureusement deux sont morts à l’âge de 7 ans.

«J’ai succédé à des chefs qui ont été souvent accusés de toutes sortes de méfaits, y compris de sorcellerie et taxés de complices par la population. » Cette dernière avait manifesté son indignation suite aux nombreux décès d’enfants de moins de 5 ans, chaque année.

La sorcellerie est une croyance largement répandue. Elle est d’ordinaire associée aux aînés, particulièrement aux hommes en âge avancé ; et aux biens ou donations gratuites telles que la vaccination de masse ou la distribution de médicaments ou de Moustiquaires imprégnées d’insecticide de longue-durée (MILDS), organisées par des « blancs ».

Un enfant malade du paludisme et sa mère, Kasenga, RDC

Une mère et son enfant, présentant les symptômes du paludisme, au centre de santé.

Sorcellerie ou paludisme ?

Depuis mars 2014, les enfants et surtout ceux de moins de 5 ans du grand village Kakera sont de plus en plus souvent dans la ligne de mire des « chasseurs de sorcières » : les voyants et les guérisseurs. Chaque mois, 3 à 4 décès sont enregistrés dans chaque localité. En Kitabwa, la langue parlée à Kakera, on les attribue aux « madjini » : des esprits des ancêtres, un phénomène prétendu par les détenteurs des normes coutumières.

En réalité, les signes ou manifestations de ces madjini sont les symptômes de la malaria (ou paludisme) : montée de fièvre, fatigue, sensation de froid, courbatures, maux de tête, hallucinations, vomissements, convulsions, raideur de la nuque, agitation et pleurs incessants.

Des remèdes traditionnels dangereux

Les parents qui ont des enfants présentant ces symptômes leur administrent tout le long des journées des comprimés de paracétamol et des tisanes, sans succès. Ils finissent par se confier à de petites églises évangéliques ou aux voyants – appelés « Mufumu » -pour les « exorciser ». Pour un tel service, des prophètes et pasteurs réclament un double paiement en nature et en argent : une poule, par exemple, sera sacrifiée.

Conséquence de ces croyances : les enfants malades sont acheminés au centre de santé uniquement en dernier ressort et dans un état désespéré.

Au centre de santé, un jeune garçon se rétablit du paludisme

Un jeune enfant atteint de paludisme en convalescence à Kasenga.

Le chef de village rassemble contre le paludisme

« Nous avons fait une réunion d’analyse de la situation et de formation avec mes notables et les membres du Bureau central de la zone de santé de Moba et l’Infirmier tiulaire de l’aire de santé Kasenga. Sur mon incitation, la vingtaine de Sultani (leaders communautaires), de chefs religieux et guérisseurs de ces localités se sont constitués en comité de lutte contre la malaria  en  parcourant la région, en général à pied pour expliquer les liens de Madjini à la malaria. Après, ma vie personnelle et professionnelle a beaucoup changé. » me raconte le chef de village.

Pour mieux lutter contre ce phénomène inhabituel, les pratiques justifiant les comportements observés dans ces communautés ont  été  passées en revue au cours d’assemblées ou forum d’échange. Le personnel de santé, les groupes des jeunes révolutionnaires des blocs associés aux détenteurs des normes ont discuté et échangé avec les chefs de ménages sur ce phénomène.

Le chef de village pendant une des réunions d'analyse de Kasenga

Le chef de village en réunion d’analyse et de concertation sur le paludisme à Kasenga.

Des menaces de mort à l’accord

« Comme d’habitude dans ce genre de rencontre, les menaces de mort  ne manquent point » explique Marcel. Etant détenteur des normes social, tout malheur surgissant au village est attribué au chef et fait souvent l’objet de menaces en public par les jeunes qui les soupçonnent. « J’en étais victime séance tenante de la part des jeunes et des chefs de ménages endeuillés de la perte d’un enfant. »

« Au terme de ces consultations, nous avons abouti à des actions consensuelles : l’organisation de conseils ciblés pour les ménages à l’intérieur de chaque Réseau, l’usage des MILD chaque nuit au profit des enfants ; et une visite de consolation aux familles éprouvées. »

Le chef de village est même allé jusqu’à parier : « si les mesures que je veux prendre avec la participation des parents n’apportent aucun changement dans la lutte contre la malaria pour la survie des enfants, je rejoindrai les guérisseurs ».

6 mesures contre le paludisme

1.    Tâter l’enfant avant d’aller aux champs ou la nuit avant de dormir pour déceler une fièvre.

2.    Après une séance de prière, amener tout enfant faisant la fièvre au centre de santé.

3.    Organiser la recherche active des malades, surtout les enfants, chez les Mufumu qui les gardent souvent 2 à 3 jours et les lâchent une fois leur état de santé dégradé.

4.    Donner à manger à l’enfant avant la prise de ses médicaments.

5.    Ne pas acheter les médicaments en pharmacie ; il y en a des gratuits de bonne qualité aux centres de santé.

6.    Assainir les maisons et parcelles pour éviter la prolifération des moustiques.

Des efforts qui sauvent la vie

Ravi, le chef du village poursuit « Six mois après, à mon étonnement, les jeunes au départ hostiles et certains parents sont venus me voir : le nombre de décès attribués aux madjini avait diminué et le droit à la santé était progressivement respecté par les parents, qui étaient de plus en plus nombreux à suivre les mesures. »

Je sais maintenant que la malaria est la base du malheur qui nous a toujours frappés : les trop nombreuses morts de nos jeunes enfants.

L’infirmier titulaire m’a récemment informé que le nombre d’enfants soignés au centre de santé est passé de 160 par mois à 25 de nos jours : de plus en plus d’enfant sont donc soignés suffisamment tôt pour éviter une dégradation de leur état.

Chef le Sauveur

« Au lieu de me qualifier de sorcier, les gens de Kakera m’appellent maintenant Chef le Sauveur » conclue le chef du village.

Mais des progrès restent à faire puisque seulement 1 enfant sur 3 dort sous une moustiquaire à Kakera. A la prochaine campagne de distribution des MILDS prévue en septembre, les parents seront davantage mobilisés pour aller aux sites de distribution recevoir les MILDS  et y faire dormir leurs enfants chaque nuit.

 

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Merci

L’UNICEF remercie la Suède pour son appui à la santé de la mère et de l’enfant en RDC.

Photo de couverture: UNICEF RDC 2016 Vockel

Autres photos: UNICEF RDC 2016 Lange

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Basile Lange

Basile Lange est licencié en planification et organisation sociale de l’ISDR de Bukavu. Après 10 ans passés en tant qu'animateur communautaire dans la zone de santé urbaine de Lemba, ville province de Kinshasa, il est aujourd’hui Administrateur à la communication pour le développement au sous Bureau Unicef Kalemie.

2 comments

  • Le paludisme constitue un probleme majeur de sante publique en RDC.Il constitue un frein au developpement du fait qu’il constitu une des causes de la pauvrete.les campagne de distribution gratuite des moustiquaires impregnees d’insecticides a longue duree d’action offre une grande opportunite pour accroitre leur disponibilite dans les menages ainsi que la sensibilisation de la communaute en amont pour l’adoption des pratiques favorables a la prevention du paludisme.

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