Vieux Croco – Chapitre X : Une nouvelle famille

Vieux Croco – Chapitre X : Une nouvelle famille

***

Une fois que nous nous étions apaisés et que l’émotion était retombée, Marie Rose, la mama nous demanda :

«- Qu’est ce qui s’est passé ? Comment en êtes-vous venus à vous battre avec les enfants de la rue ? 

– Nous étions au bord de la route, ils nous ont provoqué et quand nous avons voulu réagir ils nous sont tous tombés dessus, répondit Calvin.

– Ils voulaient juste nous faire du mal, ajoutai-je.

– Mais vous êtes fous, ce sont des enfants de la rue ils ont sûrement des couteaux et ils auraient pu vous tuer. Maintenant n’ayez plus peur, on va vous ramener à la maison. 

– On n’a pas de maison. 

– Comment se fait-il que vous n’ayez pas de maison ? »

 

Et nous avons dû lui expliquer notre drame, comment ça s’était passé chez nous à Goma, comment la famille s’était séparée, comment nous avions décidé de suivre notre mama ici à Kigali. Cette fois-ci nous n’avons pas menti. On lui expliqua tout le chemin que nous avions parcouru pour arriver là et comment nous passions désormais nos nuits dans une jeep.

La mama était vraiment angoissée, notre histoire lui faisait mal, des larmes coulaient sur son visage. Alors elle nous dit :

«- Ne vous en faites plus, je vais vous prendre en charge. Vous avez passé une période difficile, du stress, des troubles, mais ça va aller mieux maintenant. Vous resterez ici avec nous, je vous aiderai à trouver votre famille. Si on n’y arrive pas, nous pourrons même faire passer un message à la radio. 

– C’est vrai ? Nous n’en croyions pas nos yeux. C’était comme un miracle qui venait nous sauver au pire moment.

– L’année prochaine vous pourrez même commencer à étudier. 

– Merci beaucoup madame, vous nous sauvez la vie » lui répondis-je incrédule.

 

Elle et son mari étaient rwandais mais ils s’étaient réfugiés à Goma pour fuir la guerre. C’est à ce moment-là qu’ils avaient appris le swahili. Pour une fois notre langue nous avait sauvés ! Elle nous emmena chez elle et nous soigna.

Le soir, quand le mari est arrivé, elle lui expliqua notre situation. Au début il ne voulait pas nous accueillir, il résistait un peu mais la mama était ferme et elle a fini par le convaincre. C’était « leur devoir ».

Le lendemain, elle nous a rasé la tête, nous a nettoyé et on est allé au marché. Nous n’avions pas changé d’habits depuis Goma et elle nous laissa choisir chacun un polo et un pantalon !

Quel soulagement d’avoir trouvé une  nouvelle famille ! Nous avons commencé à nous intégrer dans ce nouvel environnement. Il y avait Willy, un garçon de l’âge de Calvin et deux filles, Déborah et Safi[1]. La plus grande avait vingt ans. Les enfants étaient gentils avec nous, ils parlaient swahili et ils nous ont vraiment aidés, aimés et acceptés comme deux nouveaux frères. Quand la mama et le papa partaient, ils nous demandaient tous les détails sur notre périple, sur l’histoire des sauterelles, et celle des bergers de chèvres qui voulaient nous battre. Alors nous passions des heures à tout raconter dans les moindres détails. Maintenant que nous avions été recueillis et que de nouvelles perspectives s’offraient à nous, nous pouvions en rire.

Le matin on se réveillait tous ensemble. Ils se lavaient, puis nous aussi et on prenait le déjeuner. Alors que les enfants partaient à l’école de 8h à 13h puis de 15h à 17h, nous on restait à la maison. Calvin partait vagabonder, moi je regardais la télé. Elle m’avait tant manqué ! J’aimais beaucoup les dessins animés et je passais toutes mes journées à rattraper le retard que j’avais accumulé pour combler cette absence.

Peu à peu nous oubliions le malheur que nous venions de vivre. Plusieurs semaines passèrent comme cela et nous nous faisions à l’idée de cette nouvelle vie.

 

***

 

Un jour, Calvin était parti se promener en ville, à la recherche d’objets avec lesquels nous pourrions construire des jouets. Je n’avais pas voulu l’accompagner en prétextant une fatigue passagère. En réalité je ne voulais pas manquer le dernier épisode de Dragon Ball Z et des tortues ninjas, les deux dessins animés que j’aimais le plus.

Alors qu’il déambulait au hasard des rues, il atterrit à la gare routière et demanda par curiosité le prix des billets de bus pour Goma. Alors qu’il était en train de parler avec un receveur, il tourna la tête vers le bus qui s’apprêtait à partir à côté de lui.

Mama ! C’était mama. Il commença à courir de toutes ses forces pour arrêter le bus.

«  Mama mama mama !!!! »

En la voyant de loin, il ne pouvait pas y croire, il pensait qu’il rêvait. Mais alors qu’il se rapprochait, plus aucun doute possible, c’était bien elle !

Mama le regarda et se tourna vers sa voisine. Après plusieurs regards incrédules, elle se leva, sortit du bus à toute vitesse et se jeta sur lui la voix coupée.

«- Mama, tu nous a tellement manqué ! 

– Mais Calvin, Calvin c’est toi, que fais-tu ici ? » se reprit-elle enfin en continuant de l’embrasser.

Ils pleuraient dans les bras l’un de l’autre comme si la vie, les gens, le brouhaha des minibus et des receveurs étaient en suspens.

Il lui raconta tout, avec hâte, si bien que les mots ne faisaient bientôt plus de sens.

« Je suis avec Armand. Nous avons marché, beaucoup marché, on te cherchait, on a frappé à toutes les portes de Kigali, oh tu nous a tellement manqué ! »

Elle était tellement troublée.

«-  Calme toi, comment ça tu es avec Armand ? Je ne comprends rien à ton histoire ! 

– Ca fait déjà plus d’un mois qu’on est à Kigali. On a eu peur de papa alors on est venu te chercher. 

– Comment ça ? dit-elle en vacillant.

– Quand Armand va te voir ! Calvin semblait complètement englouti par ses émotions. Son rire était entrecoupé de chaudes larmes.

– Mais vous restez chez qui ? 

– Mama c’est une longue histoire. Mama Marie-Rose nous a accueillis, ce n’est pas très loin d’ici, je vais t’y emmener ! »

 

Ma tante, qui accompagnait ma mère, était descendue à son tour du minibus et avait pris l’histoire en route. Elle non plus n’en croyait pas ses oreilles.

Ils se dépêchèrent de prendre un taxi jusqu’à l’endroit où nous résidions, dans notre nouvelle maison.

Après avoir été soignée, mama avait dit à mon oncle qu’elle préférait rester à Kigali pour vendre des pagnes avec ma tante plutôt que de rentrer à Goma où elle n’avait pas d’activité. Ce jour-là, Calvin les avaient rencontrées alors qu’elles allaient au marché pour vendre ces pagnes.

Quant à moi, j’étais avalé par la télévision quand tout à coup on frappa à la porte.

 

«- Armand tu peux aller ouvrir ? me demanda Willy

– Vas-y toi c’est le moment le plus important de l’épisode ! »

Willy accepta en ronchonnant et alla ouvrir. Il revint en courant.

« – Armand, Armand !!! Calvin a retrouvé ta mama !!! »

Je pensais qu’il blaguait.

« – Tu te crois malin !

– Mais c’est vrai ! Je te jure c’est vrai !»

 

C’est alors que j’entendis sa voix m’appeler. Je me levai d’un bond. Je n’en revenais pas. Mama était dans l’entrée de la maison ! Après tout ce temps, elle était là, devant moi, Mama. Nous l’avions retrouvée. Tout se bousculait dans ma tête, je n’arrivais pas à parler. Elle me serra fort dans ses bras pendant de longues minutes, je ne voulais plus la lâcher. Je pleurais toutes les larmes de mon corps.

Finalement nous nous sommes assis et nous lui avons tout expliqué. Notre drame, dans tous ses détails depuis le jour, déjà si lointain, où nous avions participé à l’anniversaire de notre petite sœur jusqu’au jour de nos retrouvailles. Les larmes coulaient sur ses joues, traçant des rivières ininterrompues. Elle semblait avoir tellement mal. Elle me regardait, regardait Calvin et tout son amour était là, dans chaque regard et chaque geste.

 

« Mais pourquoi durant tout ce temps on ne m’a pas informée ? Cela fait trois mois que vous êtes partis de la maison et personne ne m’a appelée… »

Elle a prit les trois pagnes qu’elle voulait vendre et les a donnés à notre mama Marie-Rose. Je me rappelle très bien ce qu’elle lui a dit :

« Ce que vous avez fait est extraordinaire… Vous avez sauvé mes enfants. Je ne pourrais jamais le repayer, Dieu seul pourrait le faire. »

 

Nous avons gardé contact avec cette mama, nous la considérons comme notre famille encore aujourd’hui. Même si nous étions aux anges d’avoir retrouvé mama, le moment de quitter notre famille d’adoption fût difficile. Ils ont accompli un geste d’une grande bonté en nous sortant de la rue et rien ne pourra effacer leur générosité et leur bienveillance.

Mama, la vraie, nous emmena chez notre oncle Mambwe qui résidait alors depuis longtemps dans un autre quartier qui s’appelait Gikondo. Il n’habitait plus à Nyamirambo ! Il avait déménagé et on ne le savait pas ! Tout s’éclairait. C’était pour ça que nous n’avions pas trouvé mama et qu’il n’y avait finalement aucun espoir pour qu’on la rencontre dans les parages.

Chez mon oncle, ce fût l’étonnement le plus total. Nous avons dû à nouveau expliquer l’histoire dans les moindres détails et avons beaucoup ri de notre chance et des anecdotes du chemin. Jamais je n’avais été aussi heureux. Yvon, mon cousin, était bien là. Il avait mon âge mais était beaucoup plus turbulent et provocateur. Francis, son frère, avait quant à lui l’âge de Calvin. Il ressemblait beaucoup à son père, très logique et ordonné. Sa chambre était toujours impeccablement rangée. Les deux plus âgés, Gloria et Benjamin n’habitaient plus à la maison à ce moment-là.

Notre oncle était tellement surpris.

« Comment avez-vous pu voyager comme ça ? »

Il ne croyait pas notre histoire, il remuait la tête énergiquement comme pour s’en convaincre. Ça lui faisait mal de savoir qu’il avait failli nous perdre à jamais car il nous aimait beaucoup. Quant à Yvon et ses frères et sœurs, ils blaguaient, se moquaient de nous.

« Ah mais vous êtes devenus des enfants de la rue ! »

Comme ils savaient qu’on l’était plus ça allait. Mama ne savait pas quoi dire dès qu’on en parlait, elle avait les larmes aux yeux. Heureusement, sa santé s’était améliorée et ses problèmes de tension n’étaient qu’un mauvais souvenir.

Passés quelques jours, mama a vendu tous ses stocks de pagnes. Il était temps de réunir l’argent nécessaire pour retourner à Goma.

 

***

A suivre…

Tous les dimanches, retrouvez un épisode du “Vieux croco

La semaine prochaine, le dernier épisode! “Vieux croco – Epilogue”

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Illustrations originales: Carole Perret

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[1] Pur en swahili

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Adrien Majourel

Adrien Majourel est Officier de communication à l’Unicef RDC et administrateur de Pona Bana. Spécialisé en relations internationales et journalisme, il est convaincu de l’importance de donner de la voix aux enfants car bien souvent ce qu’ils voient échappe à des yeux d’adultes. Son crédo ? « Les enfants sont des énigmes lumineuses » Daniel Pennac

Adrien Majourel is Communications Officer at UNICEF DRC and manager of Pona Bana. Specialized in International Relations and Journalism, he believes it is important to give children a voice as what they see often slips from adult’s grasp. l’importance de donner de la voix aux enfants car bien souvent ce qu’ils voient échappe à des yeux d’adultes. His leitmotiv ? « Children are luminous enigmas » Daniel Pennac

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