Vieux Croco – Epilogue

Vieux Croco – Epilogue

***

… Sur le trajet retour, je revivais chaque instant du chemin que nous avions parcouru. La détresse, l’espoir, la détermination qui nous avaient guidés.
Toute cette route qui défilait… certains endroits nous étaient très familiers. Alors que nous revivions ces moments durs et inconscients, une sensation m’envahissait, elle n’allait plus me quitter jusqu’à aujourd’hui : l’extraordinaire chance que j’avais d’être vivant et d’être sorti de ce gouffre pour retourner sur un chemin plus lumineux.

Calvin n’a pas dit un mot du voyage. Je vis seulement une larme couler sur sa joue lorsque nous sommes arrivés à Ruhengeri.
Moi je tenais à montrer à mama tous les endroits qui nous avaient marqué. L’hôpital de Ruhengeri, les endroits où nous avions passé des nuits, où nous avions fait des pauses, où nous nous étions baignés, l’endroit où nous avions été menacés par les bergers, la frontière. Il fallait que je lui prouve et peut-être me prouve aussi que cette route n’était pas un rêve.

Un changement de bus plus tard, nous étions devant la maison de mama. Il faisait nuit. Tante Salama la passa à pleurer de joie. Elle ne pouvait pas croire à notre histoire. De notre côté nous étions tellement heureux de retrouver un lieu familier et réconfortant. Notre cauchemar  était véritablement terminé.
Le moment de dormir arriva.

«– Mama tu nous racontes une histoire ? »
– D’accord, allez-vous coucher j’arrive. »

Elle éteint la lumière et s’allongea entre nous.

«- C’est l’histoire de deux enfants, qui avaient des parents très riches. Marcel l’aîné était très studieux tandis que Blanqui passait son temps à jouer et à demander de l’argent à son père pour s’acheter des sucrés. Malheureusement un jour les parents eurent un accident terrible et les deux frères se retrouvèrent orphelins. Pour ajouter à leur malheur, toute la famille en a profité pour prendre leur argent et tout ce qu’ils possédaient. Ils n’avaient plus rien pour survivre.

Marcel était malin et ce qu’il avait appris lui permit de créer une entreprise qui eut beaucoup de succès. Blanqui de son côté était incapable de faire une addition et il se faisait rouler dans la farine dans tout ce qu’il entreprenait. Heureusement, Marcel était aussi généreux et acceptait d’aider son frère. Mais Blanqui ne pût jamais être libre de devenir ce qu’il aurait souhaité être.

Mama c’est quoi la morale de l’histoire ? J’étais sur le point de m’endormir.
– Le plus précieux des bagages n’est pas rempli de diamants.»

*

Le lendemain, mama convoqua une réunion de famille sans leur indiquer la raison de l’urgence de la situation. Alors que toute la famille était réunie au salon, nous étions cachés dans la chambre. Elle se lança :

« La raison pour laquelle je vous ai réunis aujourd’hui c’est parce que j’ai des informations comme quoi mes enfants, Calvin et Armand, ne sont plus à Goma et que vous ne savez même pas ou ils sont ? »

Les visages se figèrent. Chacun scrutait la réaction de l’autre.

« Expliquez-moi car je ne comprends pas, cela fait plus de trois mois que je suis partie et personne ne peut me dire où ils sont ? Où sont-ils ? »

Mon père prit la parole :

«- Nous n’avons plus de nouvelles depuis le jour où tu as organisé l’anniversaire d’Esther. Je sais qu’ils sont venus chez toi ce jour-là et je peux te dire que je les attendais de pied ferme !
– Et tu ne crois pas que c’est pour cela qu’ils ne sont pas rentrés ? Ca ne t’a pas inquiété ? »

Rien dans l’attitude de mama ne trahissait notre présence, cachés derrière la porte du salon d’où nous ne perdions pas un mot de la scène.

«- Bien sûr que si !
– Il paraît que tu as même convoqué ma soeur Salama au tribunal !?
– Je pensais qu’elle les cachait à la maison…
– Salama ! Tu sais bien qu’elle n’aurait jamais fait ça enfin !
– Peut-être mais j’étais très en colère et je ne savais pas à qui m’en prendre.
– On devrait t’acheter un miroir, murmura ma soeur ainée Leya. Il a même accusé la famille Kabunga ! ajouta-t-elle en élevant la voix.
– C’est pas vrai ! Tu me fais honte ! Lança mama en fixant le vieux croco.
– Tu sais bien que Calvin allait souvent chez eux ! Je pensais qu’ils les avaient vendus, je n’ai pas confiance en eux de toutes façons.

Il n’en menait pas large.

«- Un jour il y a même Kasereka qui est venu car il avait entendu dire qu’ils étaient devenus kadogos* et qu’on les avait vus au front ! Malgré sa carapace le vieux croco ne parvenait pas à cacher la peur et le désespoir dans lequel notre disparition l’avait plongé.
– Et vous n’avez même pas essayé de m’appeler pour me dire ce qui s’était passé ? relança mama.
– Tu sais bien que ta santé n’était pas bonne. Nous ne voulions pas t’inquiéter, ça n’aurait pas été bon pour ta tension.
– Mes enfants disparaissent et vous ne voulez pas m’inquiéter ? Vous vous rendez compte !
– En écoutant ce drame tu aurais pu te trouver encore plus mal !
– Heureusement, les enfants, moi je les ai trouvés. »

Tout le monde se figea. Elle entra dans la chambre, nous prit mon cousin et moi et nous ramena au salon devant tout le monde. Personne n’en croyait ses yeux, c’était vraiment la panique, tout le monde a commencé à se demander ce qui était arrivé!

Passée la stupeur, nous étions entourés par l’ensemble de la famille. Ils voulaient nous toucher, s’assurer que nous n’étions pas un mirage. Pour la première fois, je vis les larmes couler des yeux de mon père. J’étais touché par sa réaction. Mes frères, mes soeurs, mes oncles, ils voulaient tous nous serrer le plus fort possible. Même mon demi-frère et ennemi juré Yuma ! Il me serra si fort que je cru qu’il allait me casser les bras !

Pour eux c’était un miracle, nous étions ressuscités !
Mama leur raconta toute notre histoire. Ce qui nous avait poussés à fuir la maison, les mots de Yuma disant qu’on allait nous tuer ou finir à l’hôpital, la route, notre nouvelle vie d’enfants des rues.

Et ce jour-là on décida que tous les enfants pourraient décider d’être soit chez papa, soit chez mama sans problème et tout changea dans la famille. Très vite, nous sommes retournés en cours. A l’école, tout le monde voulait connaître les détails de notre histoire. Elle avait fait le tour du quartier en quelques jours seulement. On nous surnommait les enfants prodiges ou les enfants du miracle.

Bien sûr, au début, nos notes n’étaient pas exceptionnelles. Il fallait se remettre de nos émotions mais nous avons étudié avec beaucoup d’énergie et nous nous sommes peu à peu réintégrés dans la société.
Le vieux croco quant à lui s’était adouci. Il semblait avoir lui aussi compris la chance qu’il avait d’avoir des jeunes crocos comme nous. Il devait se sentir à la fois coupable de nous avoir mis en danger avec sa propre colère et fier que nous nous soyons sortis de cette mauvaise passe.

*

C’est un peu ça mon histoire. Le message qu’elle renferme est un joyau taillé par l’expérience de la route, aux mille éclats des rencontres du chemin, des nuits froides et difficiles, de la rue, du bonheur des retrouvailles. Un joyau que je garderai à jamais dans un recoin de ma poche.

Si nous avons vécu toutes ces épreuves et côtoyé tant de dangers, c’est à cause de nos parents. Ils s’étaient mal comportés depuis notre bas âge et la violence du vieux croco au quotidien ajoutée à celle de la séparation avaient laissé un trou béant dans nos coeurs d’enfants.

Ils auraient dû mesurer l’impact que leurs décisions auraient sur nous. S’ils avaient su voir la détresse dans laquelle nous avait plongé la séparation d’avec notre mère, nous ne serions pas allés au bout de notre inconscience. Les parents doivent écouter ce que les enfants ont à dire car ce sont toujours les enfants qui souffrent le plus des erreurs de leurs parents. Les nôtres ne savaient plus vivre ensemble mais éduquer un enfant ce n’est pas le terroriser et reporter sur lui ses rancoeurs.

Aujourd’hui j’ai beaucoup de perspectives. Depuis cette histoire je n’ai plus le même regard sur mes parents et ceux que j’aime. Sur les enfants des rues non plus : un de mes plus grands projets sera d’essayer, à ma mesure, de les aider à sortir de cette vie de misère.

Souvent, nous avons cru que notre vie était perdue. Elle aurait pu prendre mille directions. À Ruhengeri on aurait pu devenir gardiens de vaches. À Kigali, enfant des rues. Finalement le chemin nous a donné une seconde chance.

C’est une réflexion sur le destin. On prend une route, un sentier, parfois on s’arrête, ça continue, des précipices, des vallées, des rivières, des signes. Et le hasard qui fait changer de trajectoire. Il s’en est fallu de peu pour que je ne puisse jamais raconter cette histoire. Mon histoire.

La vie est faite de drames et de personnes pour croire que ces drames se transforment parfois en joyaux. Je fais désormais partie de ces gens-là.

***

* Enfant soldat

*
Fin
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Illustrations originales: Carole Perret

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Adrien Majourel

Adrien Majourel est Officier de communication à l’Unicef RDC et administrateur de Pona Bana. Spécialisé en relations internationales et journalisme, il est convaincu de l’importance de donner de la voix aux enfants car bien souvent ce qu’ils voient échappe à des yeux d’adultes. Son crédo ? « Les enfants sont des énigmes lumineuses » Daniel Pennac

Adrien Majourel is Communications Officer at UNICEF DRC and manager of Pona Bana. Specialized in International Relations and Journalism, he believes it is important to give children a voice as what they see often slips from adult’s grasp. l’importance de donner de la voix aux enfants car bien souvent ce qu’ils voient échappe à des yeux d’adultes. His leitmotiv ? « Children are luminous enigmas » Daniel Pennac

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